REPONSE  DE  LA  CONSULTATION  DE  SOESTERBERG  AU  MESSAGE  DE  LA  CON-SULTATION  DE  BUDAPEST  D’ EGLISES  D’ EUROPE  CENTRALE  ET  ORIENTALE

L’ECONOMIE  AU  SERVICE  DE  LA  VIE, 15-19 juin 2002, à Soesterberg (Pays-Bas)

Du 15 au 19 juin 2002, plus de 80 délégués des Eglises d’Europe occidentale, ainsi que des invités des Eglises d’Europe centrale et orientale, d’Amérique du Nord, d’Afrique et d’Asie, du Vatican et d’organisations œcuméniques se sont réunis à Soesterberg (Pays-Bas) pour une Consultation œcuménique sur le thème de « L’Economie au Service de la Vie ». Cette Consultation a été magnifiquement organisée par le Conseil hollandais des Eglises. Elle s’est réunie à l’invitation du Conseil œcuménique des Eglises (COE), de l’Alliance mondiale des Eglises réformées (AMER), de la Fédération luthérienne mondiale (FLM), de la Conférence des Eglises européennes (CEE) et du Comité pour la région Europe de l’AMER.

Un message des Eglises d’Europe centrale et orientale, qui se sont réunies en 2001 pour une consultation similaire, a alimenté les discussions à Soesterberg. Nous reconnaissons l’important travail réalisé par les Eglises et les groupes œcuméniques d’Europe centrale et orientale, p.ex. le Document de l’Eglise russe orthodoxe sur les Fondements de la Doctrine sociale, avec ses réflexions sur la mondialisation. En réaffirmant les valeurs humaines fondamentales mises en exergue par l’Atelier Nord-Sud de la Commission Eglise et Société de la Conférence des Eglises europeéennes,1 et en répondant aux demandes exprimées dans le message de la Consultation de Budapest, nous voudrions souligner ce qui suit :

Le Christ a dit : « Le voleur ne vient que pour voler, tuer et détruire. Moi, je suis venu pour qu’ils aient la vie, et qu’ils l’aient en abondance.» (Jn 10, 10).

Nous affirmons

·       La vie en abondance pour tous : la maison de Dieu, la divine économie, comprend la planète entière et tous ceux qui y vivent.

Nous reconnaissons que notre ‘faire-Eglise-ensemble’ a été et est toujours fortement ébranlé par :

·       l’impact profondément négatif des guerres de l’ex-Yougoslavie et notamment les bombardements de l’OTAN pendant la guerre du Kosovo sur les relations entre les peuples et les Eglises d’Europe occidentale, d’une part, et ceux d’Europe centrale et orientale, d’autre part ;

·       notre incapacité d’écouter et de réagir de façon appropriée à la souffrance de ceux dont les espoirs ont été frustrés par la tournure des profonds changements entre le régime oppressif antérieur et la société démocratique de l’offre et de la demande. Les chômeurs, les personnes déplacées ou appauvries, et qui font, chaque jour, l’expérience de l’imprévisible et de l’insécurité, ne peuvent jouir de la liberté retrouvée. Les dangers et les difficultés de la transition, qualifiée de thérapie néo-libérale de choc, ont été grossièrement sous-estimés ;

·       le fait que nous ne résistons pas avec suffisamment d’énergie au caractère idolâtre et exclusif de la doctrine et de la pratique néo-libérale de l’ ‘économie de marché’, qui entraîne des inégalités intolérables ainsi que la destruction de l’environnement, comme vous le constatez dans vos pays ;

·       le fait que nous essayons de vous aider par des services diaconaux, sans nous attaquer suffisamment aux causes fondamentales de votre exclusion économique ;

·       le fait de chercher à éviter le risque de l’insécurité, par amour pour les pauvres et les sans-pouvoir, qui est pourtant une caractéristique de notre commune vulnérabilité ;

·       le fait d’entrer dans des compromis, alors que nous devrions mettre au défi ceux qui ont le pouvoir politique ou économique de créer une économie au service de la vie, et de protéger les droits sociaux, culturels et économiques.

Surmonter la mondialisation néo-libérale

Nous ne pouvons souscrire à l’hypothèse trop répandue comme quoi « il n’y a pas d’alternative » à la mondialisation telle qu’elle se développe sous la conduite de la doctrine économique néo-libérale, comme nous ne pouvons croire que la mondialisation soit un processus sans tête – il y a, au contraire, des responsables. Comme chrétiens, nous devons et nous allons les rencontrer et les interpeller,  d’autant plus que nombre d’entre eux sont membres de nos Eglises.

Malgré des signes positifs de progrès économiques dans vos pays, nous sommes confrontés aux impacts négatifs des politiques économiques et sociales menées actuellement. La mondialisation néo-libérale peut diviser et exclure, et elle le fait. Ceci vaut pour le Sud comme pour nos sociétés occidentales. Elle peut violer l’Evangile de la vie, et elle le fait en provoquant l’agonie de beaucoup. Chrétiens, nous constituons l’unique Corps du Christ. Si un membre du corps souffre, tous les membres souffrent, eux aussi. La mondialisation menace de déchire la communion, la koinonia de l’unique Corps du Christ. Notre tradition biblique nous rappelle que nous sommes invités à suivre Jésus-Christ dans toutes les sphères de notre vie, et que nous avons à choisir entre Dieu et Mammon, entre la vie et la mort (Mt 6, 24 ; Dt 30, 11sv).

Le nombre des membres de nos Eglises d’Europe occidentale se réduit, et les valeurs dominantes de nos sociétés sont de moins en moins influencées par les valeurs chrétiennes. A plusieurs niveaux, cette réalité nous pose des défis. Il nous faut réentendre et trouver de nouvelles pistes pour répondre à l’appel de l’Evangile, qui nous demande d’être prophétiques pour les sociétés dans lesquelles nous vivons. En réponse à Dieu qui nous a promis la vie, et en réponse à la voix des Eglises du Sud, étant membres du même Corps du Christ, nous voulons nous engager dans des gestes concrets de solidarité et de partage. Nous rappellerons aux membres de nos Eglises qu’ils doivent rendre témoignage à la justice de Dieu par la parole, les célébrations et la formation. Nous rappellerons à nos membres qui travaillent dans des organismes où des décisions politiques et économiques se préparent, qu’ils doivent travailler à des politiques qui soutiennent la vie des gens et des nations. Nous interrogerons et interpellerons les institutions nationales et internationales, qui sont responsables du processus de la mondialisation, notamment celles qui s’occupent des finances, du développement ou du commerce, en leur demandant de devenir plus transparentes, et de mener des politiques qui débouchent sur une distribution plus équitable des richesses.

L’Intégration européenne

Nous nous préoccupons de la façon dont se prépare l’entrée d’un certain nombre de pays d’Europe centrale dans l’Union Européenne. Les modalités de ce processus font que ces pays et leurs habitants seront considérés pendant de nombreuses années comme de seconde zone. En même temps, nous constatons le mécontentement croissant d’entrepreneurs occidentaux, qui voient que leurs privilèges se réduisent.

Nous sommes conscients de ce que le chemin vers l’intégration totale est complexe. Cependant, sous aucune condition, nous ne pouvons accepter que de futurs citoyens de cette Europe élargie et unie soient traités comme des visiteurs secondaires avec moins de droits et de très longues périodes d’attente. De même, sous aucune condition, nous ne pouvons accepter que les pays et les populations qui ne rejoignent pas encore l’Union Européenne se retrouvent de l’autre côté de la barricade, avec moins de perspectives d’avenir. Le mur est tombé. Il ne faut pas en construire de nouveaux, qui séparent les peuples d’Europe.

Nous nous réjouissons et nous nous encourageons mutuellement :

·       à nous regrouper dans des processus œcuméniques, afin de nous engager encore davantage, sur base de nos convictions religieuses respectives, afin de travailler encore plus énergiquement pour la justice dans le domaine économique et envers la terre ;

·       à lutter ensemble pour que tous jouissent de la vie en abondance ;

·       à analyser la nature destructrice du système économique actuel, et pour oser dénoncer les injustices de la mondialisation ;

·       à faciliter la recherche d’alternatives, grâce à notre soutien financier et spirituel, ainsi qu’à soutenir des alternatives économiques ou sociales déjà existantes ou en train de naître, telles qu’Oikocredit, l’économie de communion du mouvement Focolare ou le commerce équitable ;

·       à rejoindre les mouvements civils ou sociaux qui promeuvent nos objectifs communs ;

·       à adopter un style de vie modeste et simple, et à résister au modèle culturel dominant de la société de consommation ;

·       à faciliter la constitution de réseaux pour promouvoir la solidarité entre les Eglises du Sud et celles d’Europe centrale ou orientale ;

·       à encourager les rencontres entre Eglises et groupes œcuméniques d’Europe centrale, orientale et occidentale, à propos de thèmes tels que l’agriculture, les droits sociaux, les immigrés et la sécurité commune ;

·       à exiger des négociations fair-play, justes et rapides sur l’élargissement de l’UE, et à reconnaître les récriminations justifiées de ceux qui ne sont pas inclus dans ce processus ;

·       à mettre fin aux injustices, telles que les dettes illégitimes ou les conditions de commerce déloyales.

Pour pouvoir, tous, nous rapprocher d’une économie au service de la vie, il nous faut apprendre les uns des autres, et nous rappeler les uns aux autres l’unique espérance qui nous unit – à savoir, le Christ et son Evangile source de vie. Dieu nous appelle à rendre témoignage de l’espérance qui est en nous. Sœurs et frères, demandez-nous des comptes, si nous violons cette espérance-là dans notre logique, notre esprit ou dans notre pratique.



1     Cf. le chapitre 5 de ce document « European Social Market Economy : an Alternative Model for globalisation » (l’Economie sociale européenne ; un modèle alternatif pour la mondialisation)