REPONSE  DE  LA  CONSULTATION  DE  SOESTERBERG    LA  LETTRE  DU  SYMPOSIUM  DE  BANGKOK  AUX  EGLISES  DU  NORD,  AU  MESSAGE  DE  LA  CONSULTATION  DE  FIDJI,  ET  A  L’APPEL  DES  EGLISES  D’ARGENTINE

L’ECONOMIE  AU  SERVICE  DE  LA  VIE, 15-19 juin 2002, à Soesterberg (Pays-Bas)

Du 15 au 19 juin 2002, plus de 80 délégués des Eglises d’Europe occidentale, ainsi que des invités des Eglises d’Europe centrale et orientale, d’Amérique du Nord, d’Afrique et d’Asie, du Vatican et d’organisations œcuméniques se sont réunis à Soesterberg (Pays-Bas) pour une Consultation œcuménique sur le thème de « L’Economie au Service de la Vie ». Cette Consultation a été magnifiquement organisée par le Conseil hollandais des Eglises. Elle s’est réunie à l’invitation du Conseil œcuménique des Eglises (COE), de l’Alliance mondiale des Eglises réformées (AMER), de la Fédération luthérienne mondiale (FLM), de la Conférence des Eglises européennes (CEE) et du Comité pour la région Europe de l’AMER.

La Lettre du Symposium de Bangkok aux Eglises du Nord et les messages des autres Consultations, dans le cadre d’un même processus œcuménique, qui ont eu lieu à Budapest et à Fidji, ont servi de point de départ aux discussions de notre propre consultation. Une fois de plus, nous avons écouté les cris des victimes des crises financières en Asie, en Russie et, plus récemment, en Argentine. Des vies et des espoirs ont été brisés ; il y a eu des morts. Nous avons entendu que, chaque jour, les gens sont un peu plus pauvres, beaucoup doivent lutter pour survivre ; l’inégalité entre les revenus s’accroît ; les personnes déplacées sont de plus en plus nombreuses, le trafic d’enfants et leur exploitation économique deviennent monnaie courante. Les violences sociales explosent : des foyers sont brisés, et de plus en plus de femmes soutiennent le poids de la pauvreté et de la violence. De plus, les inégalités croissantes suscitent de plus en plus de migrants, qui ne jouissent pas des mêmes droits que les autres citoyens, et doivent souvent faire face à de nouvelles formes de racisme. Nous avons aussi partagé notre préoccupation au sujet de la militarisation de la politique mondiale et des nouvelles augmentations des dépenses militaires. Le nouvel objectif sécuritaire est en train de miner le sens de la vulnérabilité commune des communautés humaines et de la solidarité avec ceux qui sont perdants dans le processus de mondialisation.

Les participants au Symposium sur les Conséquences de la Mondialisation économique, tenu à Bangkok en novembre 1999, affirment dans leur message aux Eglises du Nord : « l’injustice économique est une violation des dogmes essentiels de notre commune foi ». Ils nous encouragent, chrétiens de l’hémisphère nord, à développer une culture de la compassion et du partage, en ayant à l’esprit l’unité fondamentale de l’unique Corps du Christ. En outre, nos sœurs et frères d’Argentine nous demandent de « ne pas nous figer dans la situation actuelle, mais d’écouter avec une attention renouvelée la Parole de Dieu, d’accompagner tous ceux qui souffrent et de nous montrer solidaires avec ceux qui connaissent de très grandes difficultés ».1 Nous sommes invités à « prendre le risque d’être des témoins ».2 Le message de la Consultation de Fidji nous partage l’image stimulante de l’Ile de l’Espérance, et fait référence à des alternatives nées de la créativité des gens et de leur culture partout dans le monde.

En réponse à leurs cris, à leurs demandes et invitations, nous voudrions souligner ce qui suit, tout en réaffirmant les valeurs humaines fondamentales mises en exergue par l’Atelier Nord-Sud de la Commission Eglise et Société de la Conférence des Eglises européennes :3

Le Christ a dit : « Le voleur ne vient que pour voler, tuer et détruire. Moi, je suis venu pour qu’ils aient la vie, et qu’ils l’aient en abondance.» (Jn 10, 10).

Nous affirmons

·       La vie en abondance pour tous : la maison de Dieu, la divine économie, comprend la planète entière et tous ceux qui y vivent.

Nous reconnaissons que notre ‘faire-Eglise-ensemble’ a été et est toujours fortement ébranlé par :

·       l’implication de chrétiens dans les conquêtes coloniales et dans le soutien aux pouvoirs coloniaux, dans le passé ;

·       le fait que de nombreux Occidentaux contribuent encore aujourd’hui à des relations inégales et injustes entre le Nord et le Sud, alors que de nombreux membres de nos Eglises ne sont pas d’accord sur l’analyse de la situation ni sur les actions qu’on attend de nous ;

·       notre difficulté, notre incapacité, d’écouter et de répondre efficacement à la souffrance des exclus, des exploités, des déplacés et des sans-espoir du Sud et du Nord ;

·       le fait que nous ne résistons pas avec suffisamment d’énergie au caractère idolâtre et exclusif de la doctrine et de la pratique néo-libérale de l’ ‘économie de marché’, qui entraîne des inégalités intolérables ainsi que la destruction de l’environnement, comme vous le constatez dans vos pays ;

·       le fait de chercher à éviter le risque de l’insécurité, par amour pour les pauvres et les sans-pouvoir, qui est pourtant une caractéristique de notre commune vulnérabilité ;

·       le fait d’entrer dans des compromis, alors que nous devrions mettre au défi ceux qui ont le pouvoir politique ou économique de créer une économie au service de la vie, et de protéger les droits sociaux, culturels et économiques.

Surmonter la mondialisation néo-libérale

Nous ne pouvons souscrire à l’hypothèse trop répandue comme quoi « il n’y a pas d’alternative » à la mondialisation telle qu’elle se développe sous la conduite de la doctrine économique néo-libérale, comme nous ne pouvons croire que la mondialisation soit un processus sans tête – il y a, au contraire, des responsables. Comme chrétiens, nous devons et nous allons les rencontrer et les interpeller,  d’autant plus que nombre d’entre eux sont membres de nos Eglises.

La mondialisation néo-libérale peut diviser et exclure, et elle le fait. Ceci vaut pour le Sud comme pour nos sociétés occidentales. Elle peut violer l’Evangile de la vie, et elle le fait en provoquant l’agonie de beaucoup. Chrétiens, nous constituons l’unique Corps du Christ. Si un membre du corps souffre, tous les membres souffrent, eux aussi. La mondialisation menace de déchirer la communion, la koinonia de l’unique Corps du Christ. Notre tradition biblique nous rappelle que nous sommes invités à suivre Jésus-Christ dans toutes les sphères de notre vie, et que nous avons à choisir entre Dieu et Mammon, entre la vie et la mort (Mt 6, 24 ; Dt 30, 11sv).

Le nombre des membres de nos Eglises d’Europe occidentale se réduit, et les valeurs dominantes de nos sociétés sont de moins en moins influencées par les valeurs chrétiennes. A plusieurs niveaux, cette réalité nous pose des défis. Il nous faut réentendre et trouver de nouvelles pistes pour répondre à l’appel de l’Evangile, qui nous demande d’être prophétiques pour les sociétés dans lesquelles nous vivons. En réponse à Dieu qui nous a promis la vie, et en réponse à la voix des Eglises du Sud, étant membres du même Corps du Christ, nous voulons nous engager dans des gestes concrets de solidarité et de partage. Nous rappellerons aux membres de nos Eglises qu’ils doivent rendre témoignage à la justice de Dieu par la parole, les célébrations et la formation. Nous rappellerons à nos membres qui travaillent dans des organismes où des décisions politiques et économiques se préparent, qu’ils doivent travailler à des politiques qui soutiennent la vie des gens et des nations. Nous interrogerons et interpellerons les institutions nationales et internationales, qui sont responsables du processus de la mondialisation, notamment celles qui s’occupent des finances, du développement ou du commerce, en leur demandant de devenir plus transparentes, et de mener des politiques qui débouchent sur une distribution plus équitable des richesses.

Nous nous réjouissons et nous nous encourageons mutuellement :

·       à nous regrouper dans des processus œcuméniques, afin de nous engager encore davantage, sur base de nos convictions religieuses respectives, afin de travailler encore plus énergiquement pour la justice dans le domaine économique et envers la terre ;

·       à lutter ensemble pour que tous jouissent de la vie en abondance ;

·       à analyser la nature destructrice du système économique actuel, et pour oser dénoncer les injustices de la mondialisation ;

·       à faciliter la recherche d’alternatives, grâce à notre soutien financier et spirituel, ainsi qu’à soutenir des alternatives économiques ou sociales déjà existantes ou en train de naître, telles qu’Oikocredit, l’économie de communion du mouvement Focolare ou le commerce équitable ;

·       à rejoindre les mouvements civils ou sociaux qui promeuvent nos objectifs communs ;

·       à adopter un style de vie modeste et simple, et à résister au modèle culturel dominant de la société de consommation ;

·       à exiger la mise en place d’un Forum Vérité, comme suggéré par la Fédération argentine des Eglises évangéliques,4 et, par conséquent,

·       à mettre fin aux injustices, telles que les dettes illégitimes ou les conditions de commerce déloyales.

Pour pouvoir, tous, nous rapprocher d’une économie au service de la vie, il nous faut apprendre les uns des autres, et nous rappeler les uns aux autres l’unique espérance qui nous unit – à savoir, le Christ et son Evangile source de vie. Dieu nous appelle à rendre témoignage de l’espérance qui est en nous. Sœurs et frères, demandez-nous des comptes, si nous violons cette espérance-là dans notre logique, notre esprit ou dans notre pratique.



1 Message aux Eglises, par la CLAI, par son Comité consultatif sur Foi, Economie et Programme politique, 21 janvier 2002.

2 Lettre des Eglises d’Argentine A nos Eglises sœurs, aux organisation et institutions chrétiennes de l’Hémisphère nord, 20 décembre 2001.

3 Cf. le chapitre 5 de leur document European Social Market Economy : An alternative Model for Globalisation.(L’Economie sociale europenne : un modèle alternatif pour la mondialisation).

4 Cf. Note 2.